MAUVAIS DEPART

Cette mauvaise histoire démarre le 29 avril 2020. Cela fait maintenant près de trois mois que je suis en France. Je suis arrivé le 7 février pour un séjour de deux mois. Je viens suivre la production de pas moins de sept ouvrages chez Sipayat et participer à une série de salons littéraires : Paris, bien sûr, mais aussi des rendez-vous plus spécialisés sur le voyage : Thénac, en Charente Maritime, et Sablé-sur-Sarthe. Je dois repartir le 9 avril mais, début mars, Livre-Paris est annulé pour des raisons sanitaires. Et là, tout s'enchaîne.

Depuis le 11 mars, je tente de regagner le Viêt-nam où j'ai laisser Tiên, ma compagne, Huy son fils de 5 ans et demi et notre fille Louise, trois mois. Les autorités vietnamiennes sont intraitables : pas de visa pour les étrangers. Regroupement familial ? "Nous ne comprenons pas votre demande". Mais j'ai une fille ! "Lorsqu'elle sera grande, si elle le veut, elle pourra vous inviter." Mais c'est maintenant qu'elle a besoin de moi. Allo ! Allo ! Le monsieur a raccroché

Le 9 avril – jour où j'aurai dû embarquer sur le vol à destination de Saïgon –  je sollicite l'appui du Quai d'Orsay, le ministère des Affaires étrangères pour convaincre l'ambassade du Viêt-nam de me délivrer un visa au titre du regroupement familial. Je ne "tape" par au hasard. Étienne avec qui j'ai travaillé, il y a une vingtaine d'années et qui m'offre le gîte depuis le début du confinement, a fait jouer son réseau. Il occupe un très bon poste à la direction d'une entreprise publique et, contrairement à moi, a su entretenir son carnet d'adresses. La lettre que j'adresse au Quai par son intermédiaire doit arriver à la porte du bureau de Jean-Yves Le Drian, le titulaire du portefeuille ; au moins sur celui de Camille Petit, la conseillère Asie, avec un peu de chance sur celui de Nicolas Roche. Il n'y aura jamais de réponse.
Le 29 avril, je n'ai pas perdu espoir. Si le Quai ne me répond pas, je peux encore tenter l'ambassade de France à Hanoï. Je n'ai jamais eu pour habitude de forcer les portes ni de demander des passe-droits. Je la joue toujours réglo. J'utilise donc le formulaire de contact sur le site de l'ambassade.

Madame, Monsieur,
J’étais en phase d’installation au Vietnam, depuis quelques mois quand j’ai dû rentrer en France, en février, pour affaires. Vous imaginez la suite. L’ambassade du Vietnam en France qui va rapatrier, le 5 mai, une partie de ses ressortissants coincés en France, me dit ne pas avoir d’instructions concernant les étrangers. Air France me dit avoir prévu la reprise de ses vols à partir du 2 juillet… Mais cela reste à confirmer. Y a-t-il un moyen de faire valoir auprès des autorités l’urgence d’un rapprochement familial ? Auprès de qui ? Auriez-vous un contact au MOFA [Ministère vietnamien des Affaires étrangères] vers qui je pourrais me tourner ? Je suis le père d’une petite fille qui vient juste d’avoir six mois, de nationalité vietnamienne et restée seule avec sa mère à Bao Loc.

Pas de chance, le système est en panne !

This is the mail system at host psk3248.oxyd.net.
I'm sorry to have to inform you that your message could not be delivered to one or more recipients. It's attached below. For further assistance, please send mail to postmaster. If you do so, please include this problem report. You can delete your own text from the attached returned message.

Je réessaie, une fois, deux fois… même échec. La planète entière une pandémie de Coronavirus et l'ambassade de France censée porter assistance aux ressortissants français qui se retrouveraient coincés là est injoignable !!! Personne n'a vérifié si le site était opérationnel… J'imagine les dizaines de touristes devant leur clavier à tenter de prendre des consignes.
Je connais la syntaxe des adresses électronique. Trouver le nom de l'ambassadeur ne pose aucun problème. La suite : prénom.nom@diplomatie.gouv.fr

De: Marc Mangin
À: Nicolas Warnery
me 29 avril 2020 – 21:53
Monsieur l'ambassadeur,
Excusez mon intrusion, mais le message que je tente de faire passer par l'intermédiaire du site de l'ambassade me revient avec un message d'erreur. Je vous le transmets donc par ce biais.
Veuillez agréer, Monsieur l'ambassadeur, Excellence, l'expression de mes salutations distinguées.

La réponse tombe le 30 avril à 2:00 du matin

Bonjour Monsieur,
J' ai fait suivre votre message.
Nous vous répondons la semaine  prochaine (long WE férié).
Bien à vous.
NW

Confinement général pour les uns, long week-end pour les autres… L'urgence peut attendre, on ne va pas gâcher ses vacances pour un bug informatique ! J'imagine les touristes coincés aux quatre coins de ce pays à s'esquinter sur leur clavier. je leur souhaite d'avoir plus de chance avec le téléphone.

À 6:45, Eric Marsault, chef du service des visas de l'ambassade prend le relai :

Bonjour monsieur,
Merci de nous avoir contactés et nous avoir signaler ce problème technique.
Comme vous le savez le passage aux frontières Schengen est maintenant très restreints. Cependant, certaines catégories de personnes sont autorisés à entrer en France.

Je le coupe tout de suite

Merci pour toutes ces informations.
En fait, ma question était : comment et auprès de qui faire valoir une demande de visa au titre du rapprochement familial.
J'ai cru entendre, fin mars, que le Vietnam était disposé à laisser passer, outre les diplomates et les techniciens hautement qualifiés, des «cas exceptionnels».

Je lui sauve la mise, et probablement son long WE férié :

Il conviendrait de contacter à nouveau les services de l’ambassade du Vietnam en France seuls compétents pour ces questions ; et faire valoir votre qualité de membre de famille vietnamienne.

En fait, je comprends que ni Nicolas Warnery, l'ambassadeur, ni Eric Marsault, le responsable des visas, n'ont de contact au Affaires étrangères à Hanoï ! L'image du diplomate en prend un sacré coup. Heureusement qu'il me reste le souvenir d'Olivier Gaussot, ambassadeur de France à Manille, au début des années quatre-vingt-dix ; de Max (dont j'ai oublié le nom), ambassadeur de la Confédération helvétique aux Philippines ; et de quelques conseillers toujours prêts à quitter leur bureau pour s'aventurer au plus profond des sociétés dans lesquelles l'administration française les avait affectés.

Aujourd'hui donc, les diplomates français ne sortent plus de leur bureau. C'est bon à savoir. J'avais déjà vu, en 2006, à Manille, et plus encore en 2009, à Téhéran, à quel point ils vivaient entre eux, évitaient tout contact avec l'extérieur. Mais là ! Régine, avec qui je voyageais au Bénin, en 2003, me demandait :
— "Pourquoi tu ne t'enregistres pas à l'ambassade ?"
— "L'ambassade ! Ils ne sont jamais là quand tu en as besoin, mais savent venir te faire chier quand tu aimerais qu'ils t'oublient."
C'était une boutade. Finalement pas tant que ça.

Je repars en quête d'un visa vietnamien.

(À suivre)

Commentaires

  1. Bonjour,
    Je suis déjà vos pérégrinations depuis quelques semaines. Je note que votre plume d'écrivain apprécie la caricature et les hyperboles. Les fonctionnaires française en prennent pour leur grade et vous et votre famille avez toujours le beau rôle.
    Intéressant d'observer le fonctionnement du citoyen français de base.
    (à suivre)

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    1. Oui, en choisissant Franquignol, j'ai placé la barre assez haute. Il va falloir assurer maintenant. Le beau rôle ? Je vous cède ma place quand vous voulez. Attention à ne pas tomber dans la caricature : mes propos ne sauraient engager le "citoyen français de base", s'il existe.

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  2. Tu as raison, Marc, écris tout ça. Je connais finalement assez peu de gens capables de se mettre réellement à la place de l'autre, et c'est étrange que la nature ne s'en soit pas plus préoccupée (mais il vaudrait mieux parler de culture (culture du chacun pour soi, l'argent à tout assassiné et continue) Quelle bêtise et surtout quelle méconnaissance de la vie profonde, un peu de réflexion suffit pour voir que tous les vivants sont interdépendants et qu'il vaut mieux se solidariser qu'exclure. Fort à parier que si cela arrivait à vous, à eux, à nous, à moi, ce bout d' histoire moche, on -je remuerai(t) ciel, terre, univers pour voir son enfant et son amour. Alors que ceux qui ont le pouvoir s'en souviennent et se bougent!
    La peur est devenue une passion, et une passion triste, quand on ne devient pas indifférent. On se barricade, on se barricade... On est fatigué...Comment rendre les gens heureux quand on n'a plus le goût de vivre?
    De notre côté, il faut résister, et garder l'appétit. il y aura des jours meilleurs... Ouvrez les frontières aux amoureux, le bonheur se plante et essaime!

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    1. Entièrement d'accord avec toi. Merci pour ce soutien.

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  3. Tout le drame de l'administration Française, beaucoup de carriéristes et très peu d’empathie. Il faut avouer que du cote vietnamien ce n'est pas brillant non plus... Courage Mr Mangin!

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  4. https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=10217815814213797&id=1435528150&sfnsn=mo

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    1. Merci pour ce moment d'humour. En voici un autre de la même veine :
      https://www.facebook.com/NouR.DeserT/posts/10221148016203704

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    2. Oui bonjour,
      J'ai eu un peu la même aventure mais à l'inverse.
      J'ai été bloqué au Vietnam depuis février et viens seulement d'avoir un passeport français pour ma fille vietnamienne.
      Donc nous allions pouvoir rentrer en France le mois prochain....Je te souhaite bon courage et beaucoup de patience.
      Bien cordialement.

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    3. A priori, ma compagne et nos enfants devraient être autorisés à me rejoindre en France, courant novembre. A priori…

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